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Le patient de la chambre 21 Prosopopée médicale dramatique  Ce texte bref a été écrit dans la foulée de la lecture du merveilleux livre de Ruwen Ogien, Mes mille et une nuits (entre drame et comédie), dans lequel ce philosophe qui a le mérite d’écrire de manière très claire, raconte dans le détail son cancer du pancréas, pour en tirer des réflexions philosophiques du plus haut intérêt, notamment sur la sens à donner (ou pas) à la maladie et à la douleur.
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Fiction médicale / Prosopopée

Le patient de la chambre 21

Prosopopée médicale dramatique 


Ce texte bref a été écrit dans la foulée de la lecture du merveilleux livre de Ruwen Ogien, Mes mille et une nuits (entre drame et comédie), dans lequel ce philosophe qui a le mérite d’écrire de manière très claire, raconte dans le détail son cancer du pancréas, pour en tirer des réflexions philosophiques du plus haut intérêt, notamment sur la sens à donner (ou pas) à la maladie et à la douleur.

Mon propos est totalement différent. Je raconte l’histoire d’un patient imaginaire, C. L., depuis le diagnostic de son cancer jusqu’à son décès, vue par  les différents  acteurs de cette histoire médicale dramatique. Chaque personnage y parle en son nom, à la première personne. Comme je fais parler un mort, et la chambre dans laquelle il est mort, ce texte est sous-titré « prosopopée médicale dramatique ». Ce patient est certes imaginaire, mais il est constitué de l’addition de fragments de patients réels que j’ai connus dans ma carrière de chirurgien.

Mon but n’est pas de tirer des conclusions philosophiques (bien que le patient soit professeur de philosophie), mais de raconter de la manière la plus factuelle possible cette histoire médicale inventée, mais parfaitement réaliste, pour faire tomber un certain nombre d’idées fausses que le profane se fait au sujet de la maladie, de la médecine et des médecins.

L’autre but est d’introduire des notions médicales que le lecteur pourra approfondir soit sur ce site de vocabulaire médical, soit  en se rendant sur mon autre  site dédié au langage médical : www.dictionnaire-medical.fr.

Ce texte est consitué de 50 chapitres courts, qui seront mis en ligne sous forme de feuilleton. 

Bonne lecture,

DocThom


1

Mon patient est mort à six heures moins le quart, ce matin.

Mon patient, c’est une façon un peu familière de parler. En fait, je suis la chambre 21, et ce patient, C. L., je m’y étais attachée, car à chaque fois qu’il a été hospitalisé, c’était chez moi, chambre 21.

Je me souviens très bien, la première fois, c’était une colectomie « cœlio » pour un cancer du sigmoïde ; la deuxième fois, une hépatectomie, car des métastases étaient apparues dans son foie ; la troisième et dernière fois, c’était en soins palliatifs, pour mourir. Et ça vient d’arriver.

L’infirmière de nuit ne va pas tarder à venir, car son « tour » du matin l’amène chez moi vers six heures.

Elle va le découvrir inanimé, comprendra immédiatement qu’il est mort, car c’était attendu. Et elle fera ce qu’elle aura à faire, car c’est une bonne infirmière, qui connaît bien son métier.


L'infirmière présente sa chambre au patient

2

Je suis la chambre 21.

A vrai dire, je suis la chambre 221, car le service de chirurgie viscérale et digestive est au deuxième étage de la clinique Saint Côme-Saint Damien. Mais, par habitude, on dit la chambre 21. Au fait, est-ce que l’on doit dire la chambre vingt-et-un ou la chambre vingt-et-une ? Personnellement, je préfère la première option. Il faudrait que je me renseigne.

Saint Côme et Saint Damien sont les saints patrons de la chirurgie, et même s’il n’y a plus de bonnes sœurs dans les cliniques privées depuis belle lurette, ils continuent tous les deux à patronner conjointement ou séparément de nombreuses cliniques chirurgicales ; sinon, elles s’appellent cliniques du Parc ou du Belvédère, ce qui est plutôt banal.

Un parc, justement, il y a en a qui entoure la clinique, et depuis ma fenêtre, orientée à l’ouest, on a une très belle vue sur de vieux arbres majestueux. Mon patient, celui qui vient de mourir, aimait beaucoup cette vue au soleil couchant.

La clinique dans laquelle je me trouve est un établissement « à but lucratif ». Cette expression est un peu réductrice, car sa vocation première est de soigner des patients le mieux possible, mais de préférence en faisant quelques bénéfices qui seront réinvestis dans l’amélioration de la structure et du matériel performant, de plus en plus coûteux. Les bénéfices ne sont donc pas une fin en soi, mais la condition nécessaire pour ne pas se trouver en dépôt de bilan, ce qui n’arrive jamais à un hôpital public. Elle a été récemment rénovée, de sorte qu’elle a l’air toute neuve. On a profité de cette rénovation pour supprimer les chambres doubles, et de ce fait il n’y a plus que des chambres individuelles, ce qui est beaucoup plus confortable pour les patients et surtout leurs visiteurs. Tout cela a été rendu possible par la réduction du nombre de lits. Comme les hospitalisations sont de plus en plus brèves, le besoin en lits s’est progressivement réduit, d’autant qu’une superbe unité de chirurgie ambulatoire a été ouverte il y a quelques années.

Je suis dédiée aux interventions de chirurgie digestive en hospitalisation complète, mais il arrive que l’on installe dans mon lit un patient en soins palliatifs. En effet, le service comprend deux lits de soins palliatifs, mais ils ne sont pas physiquement attribués. Il peut donc se trouver, comme c’est le cas actuellement, que j’héberge un patient en fin de vie. C’est beaucoup plus difficile à vivre pour tout le monde, notamment le personnel soignant.

Je suis située au fond d’un couloir, ce qui fait de moi la chambre la plus tranquille du service, et donc la plus convoitée par les patients. Je n’en suis pas peu fière.


3

Je ne m’habituerai jamais à la mort d’un patient.

Je m’appelle Isabelle, et je suis infirmière de nuit dans le service de chirurgie digestive. Avec ma collègue Nadia et les deux aides-soignantes, nous nous partageons le service. La chambre 21 fait partie de mon secteur, et je finis toujours ma visite du matin par cette chambre, qui est la dernière du couloir. C’est aussi la plus agréable. Aux transmissions, on m’avait prévenue que le décès de Monsieur L. était imminent. J’ai donc passé avec lui un peu plus de temps que d’habitude, pour m’assurer qu’il ne souffrait pas, et pour qu’il sente une présence amicale. C’est un patient très attachant, respectueux du personnel, très bien entouré par sa famille, que je ne connais évidemment pas car il n’y a pas de visite autorisée la nuit. C’est d’ailleurs un peu frustrant de ne pas connaître l’entourage des patients dont on s’occupe. J’ai tout de suite compris, en entrant dans sa chambre, qu’il était mort. Une infirmière sait cela de manière instinctive, même si elle doit obligatoirement faire confirmer le décès par un médecin. J’ai donc appelé le médecin de garde ; c’est lui qui remplira le certificat de décès. J’ai également prévenu son épouse, qui va arriver d’une minute à l’autre, probablement accompagnée d’un de ses enfants. J’ai aussi téléphoné au Dr G., son chirurgien. Même si les soins palliatifs ne sont pas de son ressort, mais de l’équipe de soins palliatifs, je sais qu’il était très attaché à ce patient, et qu’il sera sûrement  affecté par ce décès. Je lui dis au téléphone que le patient de la chambre 21 est mort ce matin ; il m’engueule gentiment, car il ne veut pas que l’on parle comme cela, et je le sais. Il répète toujours que les patients ont un nom, et pas un numéro de chambre. Et puis il pourrait y avoir confusion, au cas où il aurait été procédé à un changement de chambre. Il a raison. La cadre du service, Claudine, a demandé aux deux aides-soignantes de faire la toilette mortuaire, et a appelé les pompes funèbres qui conduiront Monsieur L. à la chambre mortuaire, où ceux qui le souhaitent pourront venir lui rendre un dernier hommage, selon l’expression consacrée. Quoi qu’il en soit, je crois que je n’arriverai jamais à me faire à la mort d’un patient. Heureusement que l’équipe soignante est soudée, et que je pourrais partager mes émotions, au besoin avec la psy du service.


Un chat dord sur le lit du patient

4

Je sens que la fin du voyage, c’est pour aujourd’hui.

Je m’appelle C. L., et pour tout le monde dans ce service, je suis « le patient de la chambre 21 ». J’ai vécu ici des moments douloureux, puisque j’ai été opéré deux fois dans cette clinique par le Dr. G., un excellent chirurgien, dont je me sens proche car il est très humain, et parce que nous avons pas mal de goûts en commun. Cette dernière hospitalisation, c’était pour des soins palliatifs. Je savais sans ambiguïté ce que cela veut dire : on rentre pour mourir, et on n’en sort qu’une fois mort. A chaque hospitalisation,  y compris pour cette fin de vie, j’avais demandé à pouvoir être dans la même chambre, car elle est très calme, et la vue sur les grands arbres du parc y est magnifique au soleil couchant. Maintenant que je ne peux plus me lever, car je suis devenu « grabataire » (oh le vilain mot !), je ne vois plus que la cime des arbres ; mais c’est toujours ça de pris. Et puis, en ayant la même chambre, j’ai le maximum de chances d’avoir affaire peu ou prou au même personnel, même s’il y a eu, au cours de ces cinq années, des départs et des arrivées. Mais le noyau dur est resté stable, et j’ai l’impression que nous sommes  presque devenus des amis, au fil du temps et des soins. Je mesure que c’est une grande faveur qui m’est faite, que de m’avoir permis de finir ma vie dans cette chambre que j’aime bien. Elle est devenue mon « chez moi », même si elle ne contient aucun objet personnel, pas même une photo. Aujourd’hui, toute ma famille est venue me voir, les uns après les autres. C’est comme cela que je sais que la fin approche, car c’est manifestement ce que les médecins leur ont dit. Je comprends parfaitement qu’on ne me l’ait pas dit directement. On s’est dit adieu, sans larme, mais avec beaucoup d’émotion. Comme on s’est aimés, tous autant que nous sommes, ma femme et mes trois enfants, c’est à peine croyable ! Il me revient en mémoire une anecdote extraordinaire, que j’ai lue quelque part il y a quelques années. Dans une maison de retraite vivait un chat, qui annonçait à tous les coups la mort d’un pensionnaire. Quand il pénétrait dans la chambre d’un résident, celui dernier décédait dans la journée ! Aucun chat n’est venu me voir.


5

Tout a commencé il y a cinq ans.

Un jour, j’ai constaté la présence de sang rouge dans mes selles. J’ai consulté mon encyclopédie médicale, et j’ai appris que ce symptôme s’appelle une rectorragie. La plupart du temps, ce n’est pas grave, car cela est provoqué par des hémorroïdes en poussée. Mais il est fortement conseillé de consulter, car cela peut être plus sérieux, comme la présence d’un polype colique, voire d’un cancer du côlon. Un polype, justement on m’en avait diagnostiqué un par une coloscopie. Ce n’était pas un dépistage de masse tel qu’il est organisé à partir de 50 ans, mais un dépistage orienté parce qu’on venait de découvrir des polypes à mon frère aîné. Le gastro-entérologue me l’avait retiré lors du même examen : polypectomie endoscopique, c’est comme cela qu’il avait appelé ce geste banal. Le gastro m’avait expliqué que j’étais dans le groupe « à bas risque », car il n’y avait qu’un seul polype, de petite taille, avec des modifications histologiques (la dysplasie) modérées. Dans ces conditions, une nouvelle coloscopie était préconisée dans cinq ans selon les recommandations internationales. Si j’avais été dans le groupe « à haut risque », le délai avant la coloscopie de contrôle aurait était de trois ans. Je n’étais donc pas particulièrement anxieux, mais  bien décidé à ne pas traîner pour trouver la cause de cette rectorragie, qui, d’ailleurs, ne s’est produite qu’une seule fois. Au pire, on avancerait la date de la coloscopie de contrôle. Jusque là, j’avais toujours joui d’une excellente santé. Cela n’allait hélas pas durer, mais je ne le savais pas encore.


Le patient se voit annoncer une mauvaise nouvelle par trois médecins

6

Je suis donc allé voir mon médecin traitant, le Dr R.

Le Dr R. est mon médecin traitant depuis longtemps. Comme je ne suis jamais malade, et que je ne suis nullement hypocondriaque (je détesterais l’être), je n’encombre pas beaucoup sa salle d’attente. Je l’aime bien ; c’est un type sympa, assez jovial et expansif (en somme tout le contraire de moi). Et puis surtout, il possède ce que l’on appelle un excellent « sens clinique », et aussi un solide bon sens tout court. J’apprécie qu’il soit ponctuel, tout comme je le suis. Je déteste attendre et encore plus faire attendre. Heureusement, il est, du moins me semble-t-il, assez loin de la retraite. Je n’aimerais pas avoir à en changer. En fait, je ne connais pas son âge.

C. L. est mon patient depuis longtemps ; je ne le vois pas souvent, car il est en excellente santé, et ne se croit pas malade à tout bout de champ comme certains de mes patients. Quelle plaie, ces hypocondriaques ! Et puis lui, c’est un type bien élevé, cultivé, intéressant, ce qui n’est guère étonnant vu son métier ! Bref, je l’aime bien. Voyons voir ce qui l’amène en consultation.

-Bonjour, cher ami. Qu’est-ce qui vous amène ?

-Bonjour docteur (je l’ai toujours appelé docteur, même si cet usage se perd un peu ; mais je ne me vois vraiment pas lui répondre « bonjour, cher ami »). Figurez-vous que je suis un peu inquiet car j’ai eu du sang dans les selles il y a quelques jours. Cela ne s’est pas reproduit, mais je n’aime pas beaucoup cela, d’autant qu’on m’a enlevé un polype du colon il y a trois ans.

-Effectivement, je vois dans votre dossier que votre coloscopie de contrôle est prévue dans deux ans. Il serait peut-être plus sage que vous contactiez votre gastro-entérologue pour qu’il avance cet examen. Qu’en pensez-vous ?

-En fait j’en étais arrivé à la même conclusion. Je vais appeler sa secrétaire pour avoir un rendez-vous. J’espère que ce ne sera pas pour dans trois mois !

-Si vous avez du mal à obtenir un rendez-vous rapide, dîtes-le moi ; j’essayerai d’activer les choses.

-Merci docteur.

-Au revoir ; je vous prépare un courrier pour votre gastro ; il sera prêt demain. Tenez-moi au courant. Et ne vous inquiétez pas trop ; ce n’est probablement pas grand-chose.


7

J’ai pris rendez-vous avec mon gastro-entérologue, le Dr B.

Le Dr B. est mon gastro-entérologue, celui qui m’a fait ma première coloscopie de dépistage. Il est un peu distant et « pète-sec », mais il a une excellente réputation. C’est curieux, je ne souvenais pas qu’il avait une moustache. Peut-être est-elle récente ? C’est plutôt à la mode en ce moment. Lui aussi est ponctuel. Décidemment, c’est une qualité à laquelle je tiens probablement trop. C’est un peu absurde, car, en définitive, un peu de retard n’a pas vraisemblablement l’importance que j’y attache. On ne se refait pas !

Monsieur L. est un patient que je n’ai vu qu’une fois, pour une polypectomie il y a trois ans. Si ce n’était pas écrit dans son dossier, je ne m’en souviendrais même pas. Il faut dire que je n’ai pas une grande mémoire des visages et des noms, et je vois défiler tellement de patients. Vive les dossiers bien tenus ! J’aurais certainement été nul comme politicien, avec toutes ces pognes à serrer, et à chaque fois l’obligation de retenir le nom qui correspond à la main que l’on serre ! Sa profession figure dans le dossier. Pourvu qu’il ne soit pas aussi chiant que la plupart de ses collègues ! En fait, il a l’air plutôt sympa. Tant mieux. Son médecin traitant, A. R., que je connais bien, a insisté pour que je le voie rapidement. Voyons ce que m’écrit mon vieux copain de fac.

-Bonjour Monsieur L. Que puis-je pour vous ? (En fait, la lettre me dit pourquoi il vient, mais c’est une entrée en matière que j’utilise souvent, un tic de langage, en somme).

-J’ai eu il y a trois semaines une rectorragie unique. J’ai peur que le polype que vous m’avez retiré il y a trois ans ne soit revenu.

-Vous avez raison, c’est une éventualité  qu’il ne faut pas négliger. Je crois que le mieux, c’est que nous avancions la coloscopie de contrôle qui était prévue dans deux ans. Je préviens ma secrétaire, et vous allez voir tout cela avec elle. Elle  vous donnera à lire les recommandations de notre société savante sur les risques de la coloscopie. Cela n’a pas changé depuis la dernière fois.

-Merci docteur.

-Au revoir Monsieur. On se revoit à la clinique pour la coloscopie.


8

J’ai rencontré l’anesthésiste, le Dr. G. P.,  qui me propose de faire ma coloscopie sous hypnose.

 

Ce n’est pas le même anesthésiste que lors de ma précédente coloscopie. Mais ce n’est pas grave, puisqu’il y a peu de chances que ce soit le même anesthésiste qui fasse la consultation et l’anesthésie proprement dite. C’est une question d’organisation, m’a-t-on expliqué. Celui-ci est assez jeune, mais semble déjà très professionnel ; après tout, c’est l’essentiel. Il me pose un certain nombre de questions, et note les réponses dans le dossier d’anesthésie.  Il m’examine, puis m’ausculte avec son stéthoscope : mon cœur et mes poumons vont bien, merci ! Heureusement que je n’ai jamais fumé. Comme je suis en bonne santé, je suis classé « ASA 1 » (la meilleure note en termes de « terrain », me dit-il).

Enfin un patient en pleine forme, pour un acte simple, ce qui ne veut pas dire sans danger toutefois, même sil est exceptionnel qu’il y ait un pépin anesthésique à l’occasion d’une coloscopie. Les autres patients de la consultation étaient tous plus ou moins difficiles (entre nous on dit « pourris » ; heureusement que les patients ne le savent pas). Celui-ci ne fume même pas. Il semble un peu anxieux et surtout assez curieux ; il pose beaucoup de questions, mais c’est fréquent dans sa profession.

-Pour une coloscopie, on a le choix entre différentes modalités d’anesthésie. On peut faire une anesthésie générale, comme pour votre première coloscopie, ce qui est l’option la plus courante, mais dans cette clinique nous privilégions depuis peu l’hypno-analgésie, c’est-à-dire l’anesthésie par hypnose. Nous sommes tous allés nous former, et, quelque soit l’anesthésiste qui vous prendra en charge, vous pourrez bénéficier de cette technique. Il faut cependant savoir que tous les patients ne sont pas réceptifs, et qu’il n’est pas exclu que l’on passe en anesthésie générale en cours d’examen.

-L’hypnose, pourquoi pas ? Je ne l’ai jamais expérimentée, mais je suis tenté. J’espère seulement que je serai réceptif, comme vous dîtes. Alors, allons-y pour l’hypnose.

-Je vous donne cette brochure à lire. Elle n’est pas mal faite, et vous aurez la réponse à la plupart des questions que les gens se posent sur l’hypnose.


Patient hypnotisé par l'anesthésiste

9

La coloscopie sous hypnose s’est bien passée.

 

J’ai suivi scrupuleusement les prescriptions du gastro : régime sans résidu pendant plusieurs jours et préparation colique : il faut que mon côlon soit parfaitement propre (« nickel », comme on dit familièrement ; mais pourquoi  dit-on nickel ? mystère…), pour qu’il puisse être sûr de tout voir correctement. Tout cela et assez désagréable, et même plutôt « chiant », ce qui est, pour une fois, le cas de le dire. La veille de l’examen j’ai pris une douche à la Bétadine, qu’il faudra renouveler le jour même, avant de partir à la Clinique. Je suis attendu à 10 heures dans l’unité d’endoscopie ambulatoire, que je connais déjà. En fait, c’est exactement la même routine que la dernière fois. C’est ma femme qui m’accompagne et qui viendra me rechercher. Arrivé au bloc d’endoscopie, je suis pris en charge par le personnel, qui vérifie une nouvelle fois mon identité. On se demande comment des erreurs sont encore possibles, tant il y a de contrôles. C’est à la fois inquiétant et rassurant. L’anesthésiste me demande dans quel lieu je souhaite me rendre pendant ma séance d’hypnose, pour m’y sentir en sécurité. Je choisis comme « lieu de sécurité » un parcours de golf. Heureusement que l’anesthésiste est lui aussi golfeur, ça va l’aider à m’accompagner dans ma « transe ». Sinon, comment aurait-il fait ? Il aurait dû improviser. Je suis maintenant sur mon parcours préféré ; ça va commencer.

Un coup d’œil sur le dossier : coloscopie pour rectorragie unique ; polypectomie il y a trois ans, risque faible. C’est une colo sous hypnose. C’est pas mal, cette nouvelle habitude qu’ils ont, nos anesthésistes, mais ça prend plus de temps. Heureusement qu’ils ne le proposent pas à tout le monde, nos « gaziers », sinon les programmes n’en finiraient pas. C’est bon, on peut commencer l’examen, en silence (c’est un peu casse-couille, cette obligation de travailler en silence, moi qui aime bien pousser de temps en temps un bon petit coup de gueule). Le côlon est bien préparé, heureusement… Merde, une tumeur du sigmoïde. Je ne m’y attendais vraiment pas, trois ans après la polypectomie. Il va falloir que je le lui dise. Ce n’est pas mon exercice favori. De toute façon, il faudra attendre l’histo.

Le gastro vient me voir avant la sortie, pour me faire part de ce qu’il a trouvé.

-J’ai découvert un volumineux polype du sigmoïde, trop gros pour être réséqué. Je ne sais pas s’il est cancéreux ou pas (en fait, je suis quasiment certain que c’est un cancer), il faudra attendre une dizaine de jours pour avoir les résultats des biopsies.

-Dix jours, autant dire une éternité ; pourvu que ce ne soit rien. On verra bien. Au revoir docteur, et merci ; à bientôt pour les résultats.


10

En attendant mes résultats, je crois qu’il est temps que je me présente.

 

Je m’appelle C. L., j’ai 55 ans, et je suis professeur de philosophie (prof de philo, comme on dit) dans un bon lycée. J’ai publié en début de carrière un essai d’épistémologie dont j’espérais naïvement qu’il ferait ma gloire, mais qui est passé à peu près inaperçu. Il faut dire que l’épistémologie, c’est moins vendeur que la philosophie du bonheur ou le développement personnel. Je ne serai jamais un de ces philosophes médiatiques que l’on entend à la radio ou que l’on voit à la télévision, et dont je ne nie nullement l’utilité pour les profanes. Tout ce qui permet de mettre ma chère discipline en lumière me semble bon à prendre. De toute façon, je suis trop timide pour les plateaux de télévision, et l’oral n’est pas mon point fort. Bref, je n’ai pas fait une grande carrière, mais j’ai été heureux dans ma vie professionnelle, et, dans l’ensemble, les élèves m’aiment bien. Je me souviens de l’un d’entre eux qui semblait particulièrement intéressé par mes cours. Je crois qu’il voulait devenir chirurgien. J’aimerais bien le revoir, ne serait-ce que pour savoir s’il y a réussi, mais je ne me souviens plus de son nom.

Bien que je sois plutôt pudique, il faut bien que je dise quelques mots de ma vie privée. Ce n’est pas l’exercice que je préfère. J’ai été marié une première fois avec une agrégée de lettres, rencontrée à la faculté. Nous avons eu trois enfants magnifiques, puis nous avons divorcé à l’amiable, d’abord parce que nous ne partagions pas grand-chose, et puis surtout parce que je suis tombé fou amoureux, au premier regard, d’une collègue de travail. Elle est professeur(e) de musique, ce qui est moins prestigieux qu’agrégée de lettres classiques. S’il ne tenait qu’à moi, j’écrirais professeur, mais il paraît que les femmes qui exercent cette fonction  sont devenues des professeures. Va pour la féminisation du nom des fonctions ! Triste  époque… Nous partageons à peu près tout : l’amour de la musique, de la lecture (avec cependant des centres d’intérêt différents), et la pratique assidue du golf. En musique, elle préfère la voix, notamment l’opéra ; moi je suis plus sensible à la musique instrumentale (le piano, le violoncelle, la clarinette) et à la musique de chambre. Nous avons quelques idoles en commun, comme Bach, Mozart et Schubert, mais aussi Barbara, Brassens, Bashung et Lavilliers. En politique, nous avons les mêmes opinions. Mais ça restera secret !

Nous nous sommes aimés passionnément au début de notre histoire. Puis la passion s’est éteinte, comme toutes les passions, pour laisser place à une infinie tendresse qui ne cesse de m’émerveiller. Je suis donc parfaitement heureux, malgré quelques moments de tension. J’espère qu’elle se sent aussi heureuse que je le suis. Elle me dit souvent que c’est le cas. Dois-je la croire ? Sans doute…

Et puis il y a nos trois merveilleux enfants, qui sont tout de suite devenus les siens. Et maintenant, notre premier petit-fils. Le bonheur, vous dis-je.


A suivre


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