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11 La maladie, les médecins et moi / D Les métastases 11: l'hépatectomie

 La maladie, les médecins et moi

Le parcours d’un patient

Quatrième partie : les métastases


Chapitre 11 : l’hépatectomie

Mon chirurgien, le Dr G., me reçoit longuement en consultation. Je ne suis plus en colère, et je m’aperçois même que je l’apprécie de plus en plus : non seulement il a une excellente réputation, justifiée par le succès la première intervention, qui s’est très bien passée, hormis ce petit épisode d’iléus postopératoire, mais le courant passe vraiment bien entre nous. J’aime notamment sa façon de m’expliquer, avec l’aide de schémas, en quoi va consister l’intervention, nettement plus importante que la colectomie, et qui nécessitera une laparotomie, c’est-à-dire une ouverture, avec une cicatrice assez importante. Il y aura vraisemblablement un ou plusieurs drains, source de douleurs postopératoires. La mise en place de ces drains, naguère systématique, est devenue beaucoup moins fréquente grâce à la « médecine fondée sur la preuve », également dénommée « médecine factuelle », que les anglo-saxons appellent EBM (Evidence based medicine).         L’application de ces principes (en gros, rien que des faits, pas d’opinion) a permis de raccourcir et de simplifier les suites opératoires.

Et puis, il ajoute toujours une petite note personnelle en fin de consultation, qui me fait dire qu’une relation amicale s’ébauche. Mais il faut savoir garder ses distances de part et d’autre : l’expert, c’est lui. J’essaye juste d’être un bon patient. Il s’adresse également à Marie, s’assure qu’elle a bien compris, et qu’elle accepte ce qui m’est proposé. Evidemment qu’elle accepte.

Il va donc falloir recommencer tout le circuit, que je commence à bien connaître : la consultation d’anesthésie, l’entrée en clinique, les formalités administratives, les consentements à signer (pour le chirurgien et l’anesthésiste). Presque la routine. Je demande s’il est possible de retrouver ma chambre 21. On me dit que ce n’est pas sûr, qu’il faudrait pour cela qu’elle ne soit pas déjà occupée. Mais on va essayer. Cependant, avant de réintégrer le service en postopératoire,  il y aura un séjour plus ou moins long aux Soins Continus. Maintenant que c’est décidé, j’ai hâte d’y être.

*

Le dossier de Claude L. a été discuté en RCP. Tout le monde s’est accordé sur la nécessité d’une hépatectomie droite. Ma secrétaire l’a convoqué en consultation ; il n’a pas eu l’air surpris, m’a-t-elle dit. Bien sûr je suis désolé de cette évolution, mais ce n’est pas complètement une surprise. En même temps, je suis partagé entre la tristesse que j’éprouve pour lui, et le plaisir de m’occuper de lui à nouveau. Certains patients, on les prend en charge parce que notre déontologie* nous y oblige, mais on le fait à contrecœur, pour des tas de raisons différentes (je dis « on » parce que je sais que c’est la même chose pour la plupart de mes confrères). Ce peut être tout simplement parce qu’on n’éprouve aucune sympathie pour eux (quand ce n’est pas de l’antipathie, qu’il ne faut pas laisser transparaître) ; mais c’est aussi parfois parce qu’on pressent qu’on a affaire à un « chieur » professionnel, un de ces patients qui va sans arrêt contester tout ce que vous pourrez dire et faire, et finira par vous coller un procès au cul pour un motif futile. Bien sûr sa plainte n’aboutira pas, mais elle vous aura bien pourri la vie pendant un certain temps. Ces gens-là, heureusement peu nombreux, il faut avoir le courage de leur dire qu’ils devraient aller voir quelqu’un de plus compétent que soi, en qui ils auront plus confiance (s’ils sont capables de faire confiance, ce qui est loin d’être sûr). Sinon, on risque de le regretter amèrement ; même si tout s’est parfaitement déroulé, ils trouveront toujours une broutille à exploiter, comme un os à ronger. Un vrai cauchemar.

Heureusement, Claude L. est tout le contraire, et même l’archétype du patient qu’on a plaisir à soigner. Je lui explique en détail ce qui l’attend, parce que je sais qu’il est demandeur d’explications. Pour certains patients au contraire, il ne faut pas donner trop d’infos si on veut éviter de les stresser. Et puis lui, je sais qu’il comprend bien ce que je lui raconte, ce qui n’est pas toujours le cas, même chez des patients intelligents et cultivés. Décidément, ce n’est pas l’enseignant standard ! Je m’adresse également à son épouse, dont j’ai pu voir à quel point elle avait été pour lui un soutien efficace lors de la colectomie.

*

Coucou, me revoilà. Vous vous souvenez, je suis la chambre 21, celle qui avait accueilli Monsieur L. il y a deux ans pour sa colectomie. Il revient, cette fois-ci pour une hépatectomie. Quel dommage, c’est un patient tellement sympathique ; j’aurais préféré qu’il soit sur la voie de la guérison. Mais j’ai plaisir à le retrouver, ainsi que sa femme, si charmante et attentionnée, tellement discrète. Et la vue de ma fenêtre au soleil couchant, je sais qu’il l’appréciera autant que la dernière fois.

-Tu as vu, Chrystelle, Monsieur L. rentre ce soir pour être opéré demain. Tu te souviens de lui ? Il était venu il y a deux ans, pour un cancer du côlon. C’est G. qui l’avait opéré. Il sera dans la même chambre, la 21. Je me souviens qu’il l’aimait bien, à cause de la vue sur le parc.

-Oui, je me souviens parfaitement de lui, et de son épouse, vraiment sympas tous les deux. Un beau couple, comme on dit ! Qu’est-ce qu’on doit lui faire, ce coup-ci ?

-D’après le programme opératoire, une hépatectomie droite. C’est G. qui va le reprendre. J’imagine que c’est pour des métas. Il nous en parlera sûrement à la contre-visite.

-Bonsoir les filles. Demain, je ferai une hépatectomie droite à Monsieur L. Je pense que vous vous souvenez de lui ? Je vous le confie, c’est un patient que j’aime bien !

-Vous savez bien qu’on  ne fait pas de différence de traitement entre les patients, même si nous avons nos préférences.

-Je sais, je sais… Je disais ça pour vous taquiner. Venez, on va voir les patients. J’espère qu’ils vont tous bien ! Après, vous m’offrirez un petit café…

*

Avant toute chose, le chirurgien que je suis voudrait dire ici quelque chose qui devrait être évident pour tous ses collègues (ce n’est pourtant pas le cas), mais pas pour les patients : notre travail ne consiste pas à « sauver des vies » jour après jour, comme on l’entend trop souvent. Il arrive que ce soit le cas, comme par exemple en traumatologie* abdominale. La survie d’un patient dont le « pronostic vital est engagé », selon l’expression consacrée, dépend alors de la performance globale de l’équipe, et pas uniquement du savoir-faire du chirurgien. Et puis ces cas sont rares. En fait, il est exceptionnel que je sois amené à penser que tel patient nous (me) doit la vie, mais je pourrais être amené à le dire si, par exemple, la direction décidait de nous couper des crédits.

Notre travail consiste à donner des soins attentifs, conformes aux données les plus récentes de la science médicale, après avoir obtenu le consentement du patient, et, si possible, avec le maximum d’empathie. Mais cette dernière qualité n’est qu’un petit plus, qui ne saurait être exigé. Cela peut paraître réducteur de le dire comme cela, mais c’est en vérité un défi quotidien. Heureusement, cela se passe le plus souvent de  manière fluide,  mais il peut arriver qu’un petit grain de sable vienne gripper cette belle mécanique, et les choses peuvent très vite prendre une tournure dramatique. Notre travail est donc globalement stressant, mais gratifiant, indiscutablement, puisque la plupart des chirurgiens ont du mal à le quitter.

Evidemment, lorsque l’on parle d’hépatectomie, on est dans de la chirurgie digestive lourde, que relativement peu de chirurgiens maîtrisent. Il est d’ailleurs nécessaire que la structure dans laquelle ce geste sera réalisé ait obtenu l’autorisation de la tutelle* (l’ARS* en l’occurrence). Le principal critère d’obtention d’une telle autorisation est le nombre d’interventions de ce type réalisées chaque année, en sachant que l’autorisation n’est pas donnée à une équipe chirurgicale, mais à l’établissement, public ou privé, dans lequel travaille cette équipe. Le niveau d’équipement lourd de l’établissement est également pris en compte, comme la présence d’une unité de réanimation, ou, à défaut, d’une unité de soins continus.

Ce jour là, c’est donc une hépatectomie droite, autrement dit l’ablation de la partie droite du foie, que je vais devoir réaliser. Certes, c’est une intervention que je maîtrise, mais elle est toujours assez stressante, car elle peut être parfois assez hémorragique. Toute ma concentration est requise, et je ne travaille pas « en roue libre », comme c’est le cas pour des interventions plus faciles. J’ai d’ailleurs augmenté le nombre d’intervenants, avec une deuxième aide opératoire pour m’assister. L’intervention est aussi nettement  plus longue que la précédente. Mais tout c’est bien passé, et je suis content du travail de l’équipe.

J’ai bon espoir que cette intervention, suivie d’une chimiothérapie, vienne à bout de sa fichue maladie. L’avenir nous dira si c’est le cas ou pas.

*

Il n’y a pas à dire, c’est tout de même moins stressant pour le patient quand ce n’est pas sa première fois. Je sais ce qui m’attend, même si c’est une intervention plus importante. Et puis, cela m’évite de raconter tout cela à nouveau, d’autant que les procédures sont les mêmes, à commencer par la vérification incessante de mon identité. Je crois reconnaitre certains membres de l’équipe qui étaient présents pour ma colectomie. Cela dit, avec leur tenue de bloc, leur masque et leur coiffe (calot pour les hommes, charlotte ou cagoule pour les femmes), on a un peu de mal à reconnaître les visages, même celui de mon chirurgien, qui vient d’entrer en salle, et me salue chaleureusement. L’anesthésiste n’est pas le même que la dernière fois, mais c’est le même infirmier anesthésiste, très marrant et plutôt rassurant.

Après mon passage en salle de réveil, je me retrouve comme prévu aux Soins Continus, où je suis censé rester plusieurs jours. Je ressens bien la différence entre la  laparotomie et la cœlioscopie, car ma cicatrice, dont la taille n’est pas négligeable, me fait mal. Ma douleur sera correctement prise en charge tout au long de mon hospitalisation, mais nécessitera des doses plus fortes d’antalgiques. Je reçois une transfusion* de deux « culots globulaires* » (deux poches de sang), du fait d’une anémie* (on m’explique que l’hépatectomie est une intervention qui peut être assez hémorragique).

Après quatre jours passés aux Soins Continus, je réintègre ma chambre. La mobilisation du drain* a commencé ; je redoutais que ce soit douloureux, mais en fait pas tant que ça. Je me réalimente normalement, je marche dans les couloirs, mais je suis beaucoup plus fatigué qu’après la colectomie. Et puis je peux recevoir des visites l’après-midi, et Marie vient me voir longuement dès qu’elle le peut.

Et douze jours après mon intervention, c’est la sortie, avec la même routine que la fois précédente. Je sais aussi ce qui m’attend : une nouvelle chimio, qui commencera dès que j’aurai récupéré. Heureusement que l’oncologue m’avait déconseillé d’enlever la chambre implantable à la fin de la chimio, comme je l’avais demandé ! Il m’avait répondu : on ne sait jamais.

Mais, avant tout cela, les retrouvailles avec la famille, autour d’un bon repas et d’une bonne bouteille, du moins pour eux, car, pour moi, c’est encore un peu tôt.

Notes

Anémie : est définie par la baisse du taux sanguin d’hémoglobine. Les causes d’anémie sont nombreuses, mais l’anémie par perte sanguine due à une hémorragie est une des plus fréquentes.

ARS : les « Agences régionales d’hospitalisation » gèrent les établissements de santé publics et privés au niveau régional.

Autorisation d’activité : autorisation donnée à un établissement de santé par l’ARS, pour une durée limitée mais indéfiniment renouvelable, d’exercer une activité médicale. Exemple : l’autorisation donnée pour cinq ans à une maternité d’effectuer des accouchements ; en l’absence de cette autorisation, la maternité doit cesser son activité.

Culot globulaire : également appelé « poche de sang ». Destiné à apporter des globules rouges par voie veineuse en cas d’anémie.

Déontologie : partie de l’éthique médicale qui traite des règles de bonne conduite que les médecins doivent respecter vis-à-vis de leurs patients et de leurs confrères (respect de la confraternité).

Mobilisation d’un drain : un drain abdominal peut être retiré en une seule traction ou en plusieurs. Chaque manœuvre de retrait partiel d’un drain est une mobilisation.

Transfusion : injection, par voie veineuse, de sang ou de produits dérivés du sang. La transfusion sanguine est gérée par l’Etablissement français du sang (EFS).

Traumatologie : ce terme est en général appliqué à la prise en charge des traumatismes osseux. Mais il existe des traumatismes abdominaux, crâniens, thoraciques, etc.

Tutelle : il ne s’agit pas de la mise sous tutelle d’un individu, mais d’une expression qui désigne tout organisme régissant, à un titre ou un autre, la santé. Exemples de tutelles : l’Assurance maladie, les ARS, le conseil de l’Ordre des médecins, la HAS, etc.


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