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L’humanité serait, selon certains intellectuels, en route vers un stade posthumain, du fait des progrès technologiques récents, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Posthumanisme / Technomédecine / Transhumanisme

L’humanité serait, selon certains intellectuels, en route vers un stade posthumain, du fait des progrès technologiques récents, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. Ces progrès font que la médecine est en train de devenir une technomédecine. Cette période de transition est couramment appelée transhumanisme.


Les notions assez récentes de transhumanisme et de posthumanisme ont leur place dans une encyclopédie médicale puisque, selon certains tenants de ces idéologies nouvelles, la maladie et même la mort pourraient un jour être éradiquées. L’homme deviendrait alors immortel, et la médecine actuelle inutile…

Faut-il le craindre ou s’en réjouir ? Pour tenter de comprendre ces concepts assez nouveaux de transhumanisme et de posthumanisme, un petit détour par les notions d’humanité et d’humanisme semble nécessaire. Un article de cette encyclopédie leur est consacré.
L’humanisme est une notion purement philosophique, contrairement au transhumanisme et au posthumanisme. Il serait donc probablement plus judicieux de parler d’humanité augmentée, de transhumanité et de posthumanité. Mais il est trop tard pour récuser des termes devenus incontournables.


NBIC et technomédecine

Tout ce qui va être développé ci-dessous est ou sera rendu possible par l’émergence de ce qu’on appelle les « NBIC », sigle qui regroupe les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique (intelligence artificielle et robotique), et le cognitivisme. Les NBIC sont la convergence entre l’infiniment petit (la lettre N des nanotechnologies), la fabrication du vivant (le B des biotechnologies), les machines pensantes (le I d’intelligence artificielle) et l’étude du cerveau humain par les neurosciences (le C du cognitivisme).
Les nanotechnologies ont fait leur apparition dans les années 1980 avec l’invention du microscope à effet tunnel, qui permet de déplacer des atomes individuellement. Il est donc devenu possible de créer des nanomatériaux, à l’échelle du millième de micron (le nanomètre).
Les biotechnologies ont pris leur essor dès les années 1930. Mais c’est dans les années 1970 qu’on assiste à une fusion entre biologie et technologie, qui est une révolution dans le domaine médical. En 1953 la double hélice d’ADN est découverte par Watson et Crick. En 2013 est réussi le premier séquençage du génome humain. Et ce n’est qu’un début !
Les progrès considérables de l’informatique ont permis des avancées spectaculaires en imagerie médicale et dans les neurosciences. L’intelligence artificielle (IA) est considérée par certains comme une avancée majeure pour l’humanité, mais comme une terrible menace par d’autres.
Quant aux imprimantes 3D, elles offrent à la médecine des perspectives encore insoupçonnées, notamment dans le remplacement d’organes défaillants.

Transhumanisme

Le terme transhumanisme a été imaginé en 1957 par le biologiste britannique Julian Huxley, théoricien de l’eugénisme et auteur de livres de vulgarisation scientifique. Il fut le premier directeur de l’UNESCO et le fondateur de l’association WWF. Sa famille compte un assez grand nombre de célébrités, comme son frère Aldous Huxley, auteur du fameux roman d’anticipation Le meilleur des mondes, ou son demi-frère Andrew Huxley, biologiste lauréat du Prix Nobel. Pour Julian Huxley, transhumanisme devait se substituer à l’expression « humanisme évolutionnaire », pour définir l’individu transhumain comme « un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine ». Du fait de l’effroyable eugénisme prôné et pratiqué par les nazis dès leur arrivée au pouvoir dans les années 1930, personne n’ose plus employer ce terme d’eugénisme, qui, d’ailleurs, ne dit rien aux jeunes générations. Et pourtant le désir d’améliorer l’espèce humaine, qui définit l’eugénisme, n’a jamais été aussi puissant, et c’est précisément cette envie et ce besoin d’amélioration de notre humanité qu’on appelle le transhumanisme (littéralement « au-delà de l’humain »). Il s’agit d’un mouvement d’idées encore peu connu en France, apparu Outre-Atlantique dans les années 80, et qui se donne pour mission d’améliorer les performances humaines, voire de dépasser la condition humaine grâce à l’apport des nouvelles technologies. Ce mouvement se développe à toute vitesse aux États-Unis, grâce notamment au soutien financier massif des géants du web, les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), acronyme désormais fameux. Google, par exemple, a engagé comme ingénieur en chef le sulfureux Ray Kurzweil, considéré comme le « pape du transhumanisme » (et comme un dangereux illuminé par certains intellectuels). Cet ingénieur en informatique né en 1943 pense que dans quelques décennies les machines seront plus intelligentes que les humains. Il est aussi le directeur de l’université appelée « Singularity University », fondée en 2008 dans la Silicon Valley. Le mot Singularity fait référence au moment où l’intelligence artificielle dépassera l’intelligence humaine, hypothèse qui paraît hautement probable.
Depuis toujours, la médecine reposait sur une idée simple, la réparation de ce qui avait été altéré par la maladie ; le but de la médecine était donc exclusivement thérapeutique : revenir au normal après le pathologique (Le normal et le pathologique est le titre du plus célèbre livre du médecin et épistémologue français Georges Canguilhem). Une brèche avait été ouverte avec la médecine et la chirurgie esthétiques, disciplines qui s’adressent à des individus a priori indemnes de toute affection.
Pour les tenants du transhumanisme, cette vision est dépassée, et il faut changer de paradigme ; il ne s’agirait plus de réparer, mais bel et bien d’améliorer l’humain, de l’augmenter (improvement ou enhancement, en anglais, pour augmentation), dans le sens où l’on parle de « réalité augmentée ». Le titre du fameux livre  d’Allen Buchanan, From chance to choice (de la chance au choix) pourrait servir de devise au transhumanisme, dans la mesure où il rend compte du passage de la loterie génétique (le mot chance est pris ici dans le sens qu’il a dans le calcul des probabilités) au choix délibéré d’une humanité constituée d’individus pas nécessairement parfaits, mais à tout le moins indemnes de maladies génétiques. C’est la version futuriste de l’eugénisme contemporain, mot que l’on n’emploie plus guère car il est connoté de manière très péjorative, mais qui correspond à une réalité quotidienne depuis la légalisation de l’avortement.
Les transhumanistes disposent d’une association créée en 1988, appelée initialement World Transhumanist Association, puis actuellement Humanity+. Il est clair que ces idées, encore peu connues chez nous, sont déjà assez anciennes.
Le développement exponentiel du transhumanisme va clairement bouleverser la médecine, devenue « technomédecine », et les problèmes éthiques vont être, plus que jamais, un enjeu majeur de cette nouvelle médecine du XXIème siècle, d’autant que certains transhumanistes poussent leur logique jusqu’au posthumanisme, dont nous allons maintenant dire quelques mots.

Posthumanisme, ou la fin de la maladie et la mort de la mort

Il semble que le philosophe allemand bien connu Peter Sloterdijk ait été le premier à utiliser ce néologisme, lors d’un colloque consacré à Heidegger et à la fin de l’humanisme. Une définition possible du posthumanisme est la suivante : « Le posthumanisme est un courant de pensée de la fin du XXème siècle qui traite du rapport de l’humain à la machine et du changement radical et inéluctable que cette relation a généré ou risque de provoquer dans l’avenir », selon Francis Fukuyama, cité par le site www.histophilo.com.
Le posthumanisme, stade ultime du transhumanisme, permettrait d’abord de prévenir ou de guérir toutes les maladies, et aboutirait ensuite à la création d’une espèce posthumaine faite d’êtres hybrides qui associeraient un corps pouvant vivre jusqu’à 150 ans sans véritable maladie et un ordinateur hypersophistiqué à la place du cerveau. Certains futurologues pensent même que la mort, qu’ils considèrent comme une maladie, pourrait disparaître, rendant l’être humain immortel. Ce serait « la mort de la mort », selon l’expression du Dr Laurent Alexandre, transhumaniste convaincu.
En somme, toutes les créatures imaginées par la science-fiction d’hier seraient en train d’émerger, et deviendraient bientôt monnaie courante : humains bioniques, clones, robots intelligents … Terrifiant programme  que la création de tels cyborgs (organismes cybernétiques). En Arabie Saoudite, un robot humanoïde nommé Sophia a été naturalisé par le roi. Il possède donc des droits civiques, mais n’est pas tenu de porter le voile, comme son prénom féminin devrait l’y contraindre ! Comme quoi, dans certains pays, mieux vaut être un humanoïde qu’une femme…

L’incroyable histoire du rat taupe nu

Le rat taupe nu est un petit rongeur de 8 cm de long, plutôt disgracieux, qui intrigue le monde scientifique car il est capable de vivre 30 ans, qui plus est sans jamais tomber malade. Si l’on compare cette longévité à celle des autres rats, et qu’on la rapporte à celle de l’homme, cela représente environ 400 ans de vie, autant dire l’éternité. Au bout de 30 ans, il meurt de vieillesse, comme une bougie qui s’éteint. Il a toujours rejeté les cellules tumorales que les scientifiques ont tenté de lui greffer, parce qu’il sécrèterait son propre médicament anticancéreux, l’acide hyaluronique. Il est tentant de se dire que si un vulgaire rat taupe nu est capable de telles prouesses, alors pourquoi pas l’être humain ? C’est évidemment ce que pensent les transhumanistes.

Problèmes d’éthique et de bioéthique posés par le transhumanisme et le posthumanisme

De nombreux problèmes de morale générale et de bioéthique (autrement dit d’éthique médicale) vont se poser dans un avenir proche. Ils tiennent à plusieurs sujets brûlants.
Denis Gabor, physicien britannique d’origine hongroise, honoré par le prix Nobel de Physique en 1971, a édicté une « loi » qui dit en substance que « tout ce qui est techniquement faisable, possible, sera fait un jour ou l’autre ». Mais ce n’est pas parce qu’une chose est réalisable qu’il est souhaitable de la réaliser. Ainsi le clonage humain est-il techniquement possible, puisqu’on le pratique pour certains animaux, mais ce n’est pas pour autant qu’il faille l’autoriser. Et, de fait, le clonage humain est actuellement interdit dans tous les pays du monde. Mais en réalité la question qui se pose n’est pas tant de savoir si cet interdit moral sera toujours respecté, mais plutôt où et quand il sera contourné. Il se murmure qu’en Chine des expérimentations interdites auraient eu lieu. La vraie question  est en fait de savoir dans quel pays et à quelle date le clonage humain sera légalisé. Question subsidiaire : combien de temps faudra-t-il à la France pour l’autoriser à son tour, quand plusieurs pays l’auront légalisé. On rappelle, à propos de l’autorisation de l’IVG, que ce n’est pas parce que l’avortement est légal qu’il en est devenu moral, et ses détracteurs ne manquent pas de le crier haut et fort.
Le problème moral le plus ardu sera vraisemblablement posé le jour où, si ce jour doit arriver, une partie de l’humanité sera devenue posthumaine. Il est clair que tout cela coûtera tellement cher que le statut de posthumain sera réservé à une petite élite fortunée, au même titre que cette petite frange de milliardaires qui espère aller vivre un jour sur Mars. Toute l’humanité restante ne sera qu’humaine, et il y a gros à parier que les humains deviendront les vassaux, pour ne pas dire les animaux domestiques, des posthumains. Le fossé ne sera plus creusé, comme actuellement, entre très riches et très pauvres, mais entre humains ordinaires et posthumains. Et il restera une question philosophique en suspens : l’individu posthumain sera-t-il plus heureux parce qu’immortel ?
En attendant ce jour, espéré par les uns, redouté par les autres, la France tente d’adapter la bioéthique aux avancées de la biomédecine, en faisant voter à intervalles réguliers de nouvelles lois, depuis la première qui date de 1994, relative « au respect du corps humain ». La dernière évolution en date est représentée par les États généraux de la bioéthique organisés au printemps 2018, dans le but d’adapter la loi de 2011 à l’état actuel de la médecine.
Certains pessimistes avancent une hypothèse particulièrement sombre, qui verrait les ordinateurs intelligents se retourner contre leurs maîtres, et procéder méthodiquement à la destruction de l’humanité. Cela fait froid dans le dos…

Quelques livres à lire

Un grand nombre d’ouvrages sont disponibles pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur la technomédecine, le transhumanisme et le posthumanisme, et un nombre nettement plus grand pour ceux qui lisent couramment l’anglais.
Certains de ces livres ont été écrits par de chauds partisans du transhumanisme et du posthumanisme, dont le plus enthousiaste est le célèbre Ray Kurzweil, cité plus haut. Tous ces livres doivent être lus avec l’esprit critique en éveil,  en sachant qu’ils visent souvent au prosélytisme.
Parmi ces auteurs, citons, par ordre alphabétique : Laurent Alexandre, chirurgien urologue, cofondateur du site médical Doctissimo, et actuellement en pointe dans la diffusion des idées transhumanistes : La mort de la mort (2011), et Les robots font ils l’amour ? (2016). Le futurologue Ray Kurzweil : Humanité 2.0 : la bible du changement (2005) et Serons-nous immortels ? (2006). Guy Vallancien, professeur d’urologie à Paris qui, dès le début des années 2000, créait la polémique en faisant des conférences sur le thème « il y a trop de médecins en France », quand tout le monde parlait de pénurie médicale. Son livre sur la technomédecine s’intitule : La Médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade (2015).

Certains auteurs, à l’inverse, sont résolument hostiles aux thèses transhumanistes. C’est le cas de Michael Sandel, auteur de The case against perfection, que l’on peut traduire par Le procès de la perfection.

D’autres livres sont plus nuancés et essayent de faire le tri entre ce qui est vraisemblable, et qui arrivera donc fatalement un jour ou l’autre selon la loi de Gabor, et ce qui relève de l’utopie. Ils essaient surtout d’anticiper les problèmes bioéthiques qui se poseront immanquablement au fur et à mesure de l’avancée des réalisations du transhumanisme. Parmi ces livres non partisans, citons les ouvrages du philosophe belge Gilbert Hottois, spécialiste des questions d’éthique des technosciences, à qui l’on doit d’ailleurs le néologisme technoscience : Le transhumanisme est-il un humanisme ? (2014) et Philosophie et idéologies trans/posthumanistes (2017). Du philosophe Roger-Pol Droit et de son épouse, la journaliste Monique Atlan : Humain (2012). Et enfin La révolution transhumaniste (2016) du philosophe Luc Ferry, l’un des derniers en date des ouvrages consacrés à ce sujet en langue française, et dont je me suis inspiré pour la rédaction de cet article. Pour conclure, Humain, posthumain (2003) de Dominique Lecourt, juste pour l’amusante paraphrase du fameux Humain, trop humain de Nietzsche.

La jeunesse éternelle selon les conceptions d'Aubrey de Grey

Le numéro de mars 2019 de Philosophie magazine développe les idées de ce scientifique britannique original au parcours singulier, à la fois biologiste et gérontologue après une carrière d’informaticien et de chercheur en intelligence artificielle. Installé en Californie, il a été interviewé à Paris à l’occasion du 3ème Festival des idées consacré à la jeunesse éternelle. Je rapporte ici ses propos tels qu’ils ont été résumés par l’auteure de l’article, Victorine de Oliveira : « Le vieillissement des êtres vivants peut se comparer à celui d’une voiture. Toute machine, qu’elle ait ou non une durée de vie déterminée, subit les dommages du temps. Elle est conçue pour en tolérer un certain nombre, jusqu’à ce que son fonctionnement et ses performances déclinent, pour finir par ne plus marcher du tout. Le corps humain fonctionne de la même façon, à un degré extrêmement complexe, que nous ne connaissons pas encore parfaitement […] Je propose de faire de la maintenance préventive ». Autrement dit, notre scientifique propose, non pas de se concentrer sur le processus général du vieillissement dans le but de le prévenir, mais sur les dommages occasionnés pour les réparer au fur et à mesure. C’est, d’une certaine manière, ce que le rat taupe nu fait sans le savoir. Selon ce scientifique on ne peut plus sérieux, la première personne qui vivra mille ans serait déjà née !!!

Article publié le 6 février 2019, modifié le 18 mars 2019

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