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La maladie, les médecins et moi
Le parcours d'un patient

Je suis entré à la clinique Saint-Côme Saint-Damien à 17 heures

C’est dans cet établissement privé réputé qu’opère le Dr G., mon chirurgien. Après avoir rempli toutes les formalités administratives, j’ai fait connaissance de ma chambre, la 221, située au deuxième étage, celui de la chirurgie viscérale et digestive*. En fait, le personnel l’appelle la chambre 21, en laissant tomber le 2 qui indique l’étage. C’est une chambre individuelle, située au bout du service, avec une salle d’eau spacieuse équipée d’une douche à l’italienne. Le personnel m’assure que c’est la plus agréable, parce que la plus calme. A qui dois-je le plaisir de me voir attribuer la meilleure chambre du service ? Le hasard ou un petit coup de pouce de mon chirurgien ? Il faudra que je pense à lui poser la question. La cadre* du service (je croyais qu’on disait la surveillante) me présente l’équipe soignante* en poste ce jour-là : une infirmière et une aide-soignante pour mon secteur. J’apprendrai vite qu’il y a d’autres personnes qui travaillent pour le bien des patients, notamment des ASH (des agents de service hospitalier) en charge du ménage. Tout ce personnel est essentiellement féminin, mais, au fil des jours, je rencontrerai quelques hommes qui remplissent les mêmes tâches. Tout le monde semble attentif et efficace, très professionnel ; et pourtant, il doit bien y avoir quelques tensions entre les membres de l’équipe, mais elles ne se ressentent pas.

Je reviens sur ma chambre, grande et claire, peinte dans une couleur apaisante. Je n’aurais pas aimé une de ces couleurs acidulées et agressives qu’on voit souvent dans les hôpitaux. Je constate que la fenêtre donne sur l’ouest, ce qui me vaudra probablement quelques beaux couchers de soleil sur le parc. Marie est allé demander qu’on me branche la télévision, payante comme dans tous les établissements de santé*, qu’ils soient publics ou privés.

On m’a demandé de renseigner le nom de la personne de confiance* que j’ai choisie ; je n’en vois pas d’autre possible que ma chère femme. Il faut aussi que je remplisse le document appelé « directives anticipées* ». Cela me refroidit un peu, alors que, jusque là, j’étais plutôt zen, ce qui me surprend, me connaissant. Je n’aurais pas besoin de la séance d’hypnose que m’avait proposée l’anesthésiste. Celui qui m’endormira demain vient me voir vers 19 heures, et nous faisons rapidement connaissance. Il est jeune et sympathique, et semble très professionnel, comme tous les gens que je rencontre depuis le début de ma maladie.

Je dois prendre une douche à la Bétadine, et subir la « dépilation* » de mon abdomen. C’est un peu gênant. Je suis surpris d’apprendre qu’il n’y a pas besoin de préparation colique pour une intervention sur le côlon, alors qu’il en faut une pour une simple coloscopie. Le chirurgien, qui vient me rendre visite, m’explique que des essais cliniques* ont montré que la préparation, qui était la règle naguère,  était en fait inutile. C’est ce qu’il appelle la médecine factuelle*.

Marie me souhaite une bonne nuit, et, après un dernier repas léger (surtout plus rien après minuit), je regarde une bonne série policière sur France 3. Ma fille me dit toujours que c’est ringard, mais Marie et moi nous aimons bien cela.

Je suis la chambre 21

À vrai dire, je suis la chambre 221, car le service de chirurgie viscérale et digestive* est au deuxième étage de la clinique Saint-Côme Saint-Damien. Mais, par habitude, on dit la chambre 21. Au fait, est-ce que l’on doit dire la chambre vingt-et-un ou la chambre vingt-et-une ? Personnellement, je préfère la première option. Il faudrait se renseigner.

Saint Côme et Saint Damien sont, depuis le Moyen Âge, les saints patrons de la chirurgie, et même s’il n’y a plus de bonnes sœurs dans les cliniques privées depuis belle lurette, ils continuent tous les deux de patronner conjointement ou séparément de nombreuses cliniques chirurgicales ; sinon, elles s’appellent cliniques du Dr Machin (en général le nom de leur fondateur), ou encore clinique du Parc ou du Belvédère, ce qui est plutôt banal. Un parc, justement, il y a en a qui entoure la clinique, et depuis ma fenêtre, orientée à l’ouest, on a une très belle vue sur de vieux arbres majestueux.

La clinique dans laquelle je me trouve est un établissement « à but lucratif* ». Cette expression est un peu réductrice, car sa vocation première est de soigner des patients le mieux possible, mais de préférence en faisant quelques bénéfices qui seront réinvestis dans l’amélioration de la structure et l’achat de matériel performant, de plus en plus coûteux. Les bénéfices ne sont donc pas une fin en soi, mais la condition nécessaire pour ne pas se trouver en dépôt de bilan, ce qui n’arrive jamais à un hôpital public. Elle a été récemment rénovée, de sorte qu’elle semble toute neuve. On a profité de cette rénovation pour supprimer les chambres doubles, et de ce fait il n’y a plus que des chambres individuelles, ce qui est beaucoup plus confortable pour les patients et surtout leurs visiteurs. Tout cela a été rendu possible par la réduction du nombre de lits. Comme les hospitalisations sont de plus en plus brèves, le besoin en lits s’est progressivement réduit, d’autant qu’une superbe unité de chirurgie ambulatoire a été ouverte il y a quelques années.

Je suis dédiée aux interventions de chirurgie digestive en hospitalisation complète, mais il arrive que l’on installe dans mon lit un patient en soins palliatifs. En effet, le service comprend deux lits de soins palliatifs, mais ils ne sont pas physiquement attribués. Il peut donc se trouver, comme ce sera le cas à la fin de cette histoire pour le patient que j’accueille en ce moment en vue de son opération, que j’héberge un patient en fin de vie. C’est beaucoup plus difficile à vivre pour tout le monde, notamment pour le personnel soignant.

Je suis située au fond d’un couloir, ce qui fait de moi la chambre la plus tranquille du service, et donc la plus convoitée par les patients. Je n’en suis pas peu fière.

Je suis le Dr G., et je me suis déjà présenté à vous 

Mais j’ai encore deux ou trois choses à vous dire sur moi, et surtout sur mon métier, ce qui devrait être plus intéressant pour vous, cher lecteur. Je rappelle en quelques phrases que j’ai 50 ans, et que j’exerce la chirurgie viscérale et digestive ; je suis parfois obligé d’expliquer ce que viscéral veut dire. Il est vrai que ce n’est pas tout-à-fait évident. Je suis plus particulièrement spécialisé en chirurgie des cancers digestifs. Je suis ancien chef de clinique*, et, là encore, il m’arrive d’avoir à expliquer que ce titre ne fait pas de moi le « chef de la clinique ». A la fin de mon clinicat*, j’aurais pu tenter une carrière hospitalo-universitaire (en clair, devenir professeur), mais ma vraie passion, c’était (c’est toujours) de soigner des patients par la chirurgie. Je ne me sentais attiré ni par la recherche, ni par l’enseignement. Et puis, si j’avais échoué, j’aurais probablement été aigri toute ma vie, comme certains de mes collègues*, qui traînent comme un boulet le fait de n’être « que »  chirurgien libéral, alors que j’ai la chance d’être parfaitement épanoui dans ma situation professionnelle. J’aurais pu aussi devenir praticien hospitalier*, et travailler dans un hôpital. C’est peut-être ce que je ferai en fin de carrière, entre 60 et 65 ans, comme un nouveau défi. Pour l’instant, j’aime trop mon indépendance pour m’adapter au carcan de l’hôpital public.

En attendant, je consulte et j’opère depuis quinze ans à la clinique Saint-Côme-Saint Damien, qui est un très bel outil de travail. Tous les praticiens qui y exercent sont actionnaires*, ce qui a permis d’éviter la vente de la clinique à un groupe privé. Nous ne touchons pas de dividendes, car chacun a accepté l’idée que les bénéfices, quand il y en a, doivent servir à acheter du matériel pour rester toujours au top technologique. Dernièrement, la clinique a fait l’acquisition d’un robot* pour certaines interventions délicates, notamment en urologie*.

Je suis associé* avec deux autres chirurgiens « viscéralistes* », chacun ayant son orientation ; un de mes collègues s’est spécialisé dans la chirurgie bariatrique*, celle qui sert à faire maigrir les obèses. Il ne risque pas la sous-activité ! L’autre s’est orienté vers la chirurgie ambulatoire, et son quotidien est fait de cures de hernies* et de cholécystectomies*, mais cependant pas de manière exclusive. Nous partageons nos secrétaires et nos aides opératoires, qui sont salariées de notre « SCM » (Société civile de moyens). Heureusement que nous entendons bien, car sinon cela deviendrait vite l’enfer, comme celui que vivent certains couples mal assortis.

Aujourd’hui, c’est un jour de consultation

J’ai donné consigne à ma secrétaire d’alterner les nouveaux et les anciens patients, de façon à respecter à peu près les horaires. Un nouveau patient est beaucoup plus chronophage qu’un ancien, car il y a beaucoup de choses à expliquer. Demain, je dois opérer Monsieur C. L., un patient atteint d’un cancer du sigmoïde. Pour des raisons d’organisation, je consacre certains jours de la semaine aux consultations, et d’autres aux interventions. Je ne mélange pas les deux activités, car on ne sait jamais ce qui peut arriver. Il suffit d’une intervention plus longue que prévu pour commencer la consultation en retard, et je déteste cela. En revanche, cela ne dérange nullement la plupart de mes collègues. Je les soupçonne même de faire attendre parfois leurs consultants pour leur faire croire qu’ils sont « surbookés », comme on dit en mauvais franglais.  

J’ai vu mon opéré de demain longuement en consultation récemment, et me suis assuré qu’il avait bien compris qu’il avait un cancer du sigmoïde. Comme le font la plupart de ses collègues, son gastro-entérologue lui avait parlé de « polype cancéreux », ce qui explique qu’il n’avait pas vraiment compris qu’il s’agissait en réalité d’un cancer du sigmoïde. Sacrés gastros, tous les mêmes, à n’annoncer que de demi-vérités, tout en étant persuadés de l’avoir dite entièrement. Je lui ai expliqué en quoi consisterait l’intervention, une colectomie cœlioscopique, et l’avais informé des avantages de cette technique, ainsi que de ses risques, ce que l’on appelle pompeusement la « balance bénéfices/risques* ».

Ce devoir d’information est un exercice toujours périlleux pour le chirurgien, qui doit placer le curseur au bon endroit pour un patient qu’il ne connaît pas, et dont il ignore tout de la psychologie. Il s’agit certes d’informer honnêtement des risques encourus, mais sans affoler le patient, qui risquerait de  renoncer à l’intervention qui lui est proposée, ce qui, dans le cas d’une intervention indispensable, comme pour ce patient, serait une catastrophe. J’ai en tête le souvenir d’une patiente qui avait refusé une coloscopie quand on lui avait annoncé qu’il y avait un risque, certes infime mais pas nul, de perforation colique. Quand le diagnostic de cancer colique avait fini par être posé, quelques années plus tard, elle avait refusé aussi l’intervention que je lui proposais, sous le prétexte ahurissant qu’elle ne servirait à rien, selon elle !

Après l’avoir informé le mieux possible, nous faisons tous signer au patient un document appelé « consentement éclairé », qui nous permet de nous prémunir de l’accusation de défaut d’information*, qui peut nous être opposée par un juge en cas de plainte.  Tout cela est rempli de tartufferie, car, en toute bonne foi, un patient peut ne pas se souvenir d’avoir été informé correctement par son chirurgien, et, à l’inverse, le patient peut signer ce consentement comme on accepte les clauses en  petits caractères des contrats d’assurance, sans prendre le temps de lire vraiment ce que l’on signe. Pour ma part, je n’extorque jamais la signature du patient en fin de consultation ; ma secrétaire (mon héroïne du quotidien, sans qui je ne pourrais rien faire), le donne au patient, qui le rapporte signé lors de la consultation d’anesthésie, après l’avoir lu en détail. Il faut juste espérer qu’il ne l’oublie pas, ce qui me mettrait dans l’embarras, la présence de ce consentement dans le dossier du patient étant une obligation médico-légale*.

Ce soir, je vais lui  rendre une petite visite de courtoisie dans sa chambre, pour m’assurer que tout se passe bien, qu’il est satisfait de sa chambre, et qu’il n’a pas de question en suspens, le truc de dernière minute auquel il n’aurait pas pensé.  Je le quitte en lui souhaitant une bonne nuit. Il me dit qu’il n’est pas anxieux, et qu’il devrait bien dormir. Tant mieux. Mais il cherche peut-être à donner le change. Allez savoir ! Ce serait humain, en tout cas.

Notes

Actionnaire : dans certaines cliniques privées, les praticiens doivent détenir des actions de la clinique pour y travailler. C’est de moins en moins souvent le cas.

Associé : plusieurs médecins travaillant ensemble dans la même spécialité peuvent signer un contrat d’association, qui fixe les modalités de leur fonctionnement commun. Ce n’est nullement une obligation.

Balance bénéfice/risque : chaque fois qu’un soin (un examen, un médicament, une intervention, etc.) est proposé à un patient, le médecin doit lui exposer les bénéfices attendus et les risques encourus. Cette obligation médico-légale est loin d’être toujours respectée, ne serait-ce que du fait de la difficulté de la mettre en œuvre.

But lucratif/But non lucratif : la plupart des cliniques privées ont vocation à faire des bénéfices : elles sont « à but lucratif ». Les actionnaires, médecins ou non, qui ont placé de l’argent pour qu’une clinique existe, attendent  bien légitimement un retour sur investissement. Certains établissements privés cependant sont « à but non lucratif », comme des centres anticancéreux ou des cliniques mutualistes. On les appelle actuellement ESPIC (Etablissement de santé privé d’intérêt collectif).

Cadre : infirmier qui coordonne le travail de l’équipe soignante. Dans les hôpitaux publics, il faut avoir réussi le concours pour prétendre à cette fonction. Ce n’est pas le cas en clinique privée, où un infirmier devient cadre par promotion interne. Les cadres sont souvent des femmes dans le secteur de l’hospitalisation.

Chef de clinique : double fonction hospitalière et universitaire qu’occupent de manière temporaire certains médecins à la fin de leur internat, pour compléter leur formation. On devient chef de clinique par nomination après avis favorable d’un « patron », et non pas par concours. A la fin de son clinicat, celui qui a exercé cette fonction porte à vie le titre envié d’ancien chef de clinique.

Chirurgie bariatrique : branche de la chirurgie viscérale et digestive destinée à faire maigrir les obèses.

Chirurgie viscérale et digestive : chirurgie des viscères (terme équivalent à peu près à organes) digestifs. On disait naguère simplement chirurgie digestive. En boucherie, les viscères s’appellent les abats.

Cholécystectomie : ablation chirurgicale de la vésicule biliaire (le cholécyste).

Clinicat : période pendant laquelle un médecin exerce la fonction de chef de clinique.

Clinique : terme polysémique. Il désigne ici un établissement de santé privé (à but lucratif). C’est aussi un adjectif, comme dans l’expression examen clinique.

Collègue : des médecins exerçant la même spécialité se désignent souvent entre eux comme des collègues, confrère étant un terme plus général.

Cure de hernie : réparation chirurgicale d’une hernie.

Défaut d’information : faute qui peut être imputée à un médecin par un juge, à la suite de la plainte d’un patient.

Dépilation : équivalent médical d’épilation. Elle ne concerne que la future zone opératoire.

Directives anticipées : document facultatif dans lequel un patient exprime ses volontés pour le cas où il ne serait plus en mesure de le faire le moment venu.

Essai clinique : méthode scientifique qui permet de comparer deux propositions, et de choisir la meilleure. Ici, chirurgie avec ou sans préparation colique.

Etablissement de santé : structure qui accueille des patients en hospitalisation. Quand il est privé, c’est une clinique ; quand il est public, un hôpital. Subtilité : certaines cliniques importantes porte le nom d’hôpital privé.

Intervention chirurgicale : synonyme d’opération

Médecine factuelle : médecine qui rejette les opinions pour ne retenir que des faits validés par des essais cliniques. On parle également de « médecine fondée sur la preuve » (traduction de l’expression anglo-saxonne « evidence based medicine ».

Médico-légal : tout ce que la loi oblige les médecins et les soignants à faire, comme obtenir le consentement d’un patient avant un soin, ou rédiger un compte-rendu pour toute intervention ou tout examen d’imagerie.

Personne de confiance : le futur hospitalisé peut (ce n’est pas une obligation) choisir une personne qui sera l’interlocuteur du corps médical au cas où le patient ne serait plus en état de décider par lui-même (patient dans le coma, par exemple).

Praticien hospitalier : médecin qui a passé un concours hospitalier, et qui travaille à temps plein ou à temps partiel à l’hôpital public. Praticien hospitalier est un statut de titulaire. Les médecins hospitaliers n’appartiennent pas à la fonction publique hospitalière.

Robot : le robot, piloté à distance par le chirurgien, permet de faciliter la réalisation de certains gestes techniques délicats. C’est le robot qui tient les  instruments dans ses bras articulés.

Soignant : désigne les membres des professions paramédicales habilités à donner des soins à un patient. En gros, les infirmiers et les aides-soignants. Les médecins ne sont pas compris dans cette dénomination.

Urologie : spécialité chirurgicale qui traite des maladies des voies urinaires. L’équivalent médical est la néphrologie.

Viscéraliste : chirurgien qui exerce la chirurgie viscérale et digestive.